Savoirs partagés, de la médiation à la participation. Trois questions à Elisa Ullauri Lloré
Elisa Ullauri Lloré a soutenu en 2017 une thèse de l’Université d’Avignon en sciences de l’information et de la communication sur la céramophilie, préparée au Centre Norbert Elias sous la direction de Jean Davallon (Avignon Univ.) et de Sylvia Girel (Aix-Marseille Univ.). Après un séjour de quatre ans en Équateur, au cours duquel elle a été responsable du service des publics dans un musée d’art précolombien, elle est aujourd’hui post-doctorante à l’Observatoire des pratiques et des publics de la culture (MESOPOLHIS – UMR 7064), où elle conduit des recherches sur les publics, notamment ceux qui sont éloignés de la culture. C’est dans ce contexte qu’Elisa participe cette année à Focus, un salon annuel consacré aux écritures créatives de la recherche (5-8 juin 2025, Mucem, Marseille), avec la présentation cartographique d’une enquête menée dans le quartier de la Joliette à Marseille (exposition collective « Alternatives cARTo ») et une intervention à la table ronde « Alternatives en péril » qui portera sur la participation de personnes en grande précarité à un projet éditorial.

Houcine présente la revue “Un autre monde” au Ballet national de Marseille, 6 février 2025 – Photo : Elisa Ullauri Llore
Votre recherche doctorale était consacrée à la céramophilie, notamment au rôle significatif que jouent les amateurs dans la constitution de l’identité artistique et culturelle de la céramique. Pouvez vous revenir sur ce travail ? Et quel regard portez-vous sur l’importante évolution qu’à connu le domaine de la pratique amateur de la céramique ces dernières années ?
Ma recherche doctorale portait sur la céramique contemporaine, envisagée comme un monde artistique périphérique, historiquement situé à la frontière entre arts visuels et artisanat d’art. Elle s’inscrit dans un double ancrage disciplinaire en sociologie de la culture et en sciences de l’information et de la communication, à travers une attention portée aux dispositifs de médiation culturelle. En complémentarité avec les travaux de Flora Bajard sur les trajectoires professionnelles des céramistes, et ceux d’Anne Jourdain sur les artisans d’art en France, j’avais choisi d’interroger le rôle des amateurs dans la construction symbolique de ce monde de l’art. Par une enquête ethnographique (entretiens, observations participantes, questionnaire, immersion au sein du club Les Céramophiles, expositions, ventes aux enchères), j’ai exploré les formes d’engagement affectif, les logiques de collection, et les modalités de transmission de savoirs que mobilisent ces amateurs. Il est apparu que l’assignation ambivalente de la céramique, — entre tradition patrimoniale et légitimation dans les circuits contemporains —, ne constitue pas seulement un obstacle à sa reconnaissance : elle devient aussi un levier d’affirmation. Les amateurs, par leur expertise, leur savoir sur les œuvres, leur attachement à la technique et leur capacité à créer des espaces de valorisation, contribuent activement à son artification. Leur rôle appelle une requalification de la figure de l’amateur, au prisme de son expertise au sein d’une communauté esthétique et culturelle.
Depuis la fin de cette recherche, la pratique amateur de la céramique a connu une croissance remarquable. Cette dynamique est fréquemment interprétée comme le symptôme d’un retour au geste, d’une revalorisation du travail manuel, du « faire » (DIY), du lowtech, mais peut s’inscrire également dans un processus plus ambivalent, marqué par l’essor de stratégies de marketing numérique, et, dans certains contextes, par des dynamiques de gentrification dans les métiers d’art. Le développement intensif d’ateliers, de formations, d’« expériences céramique » témoigne d’une reconfiguration profonde des pratiques, à l’intersection de logiques artistiques, économiques et sociales, qu’il est intéressant d’observer. Je poursuis aujourd’hui cette réflexion dans une mise en perspective avec le paysage équatorien, sur les croisements techniques, esthétiques et culturels autour de la céramique, et sur les circulations internationales de savoir-faire et de la création contemporaine.
Vous êtes aujourd’hui spécialiste de la médiation culturelle. Quel a été votre parcours scientifique et professionnel depuis la thèse ?
Depuis ma thèse, mes recherches s’inscrivent dans une perspective de recherche-action à l’interface des mondes académiques et culturels, notamment au sein de l’Observatoire des publics et des pratiques de la culture dans le cadre du projet PubLiCS. J’y mène plusieurs enquêtes sur les dispositifs de médiation et d’ancrage territorial des institutions culturelles. Par exemple, l’étude menée en collaboration avec le Fonds Régional d’Art Contemporain Sud (FRAC-Sud) interroge la réception de projets de diffusion de l’art contemporain en région, ou la construction d’une biennale de quartier, co-conçue avec les habitant·es du quartier de la Joliette à Marseille, qui se constitue progressivement comme un espace de médiation en soi, des lieux de négociation, de récit commun et de fabrication collective des liens entre vie quotidienne, culture et territoire. Mes travaux interrogent les applications, les écarts entre discours et pratiques, en particulier autour de notions telles que les droits culturels, l’hospitalité ou l’intelligence collective, au cœur des projets d’innovation social et artistique.
Ce travail se prolonge dans mes activités d’enseignement, notamment en sociologie de la culture et en médiation culturelle, par la construction d’une pédagogie combinant méthodes classiques de la recherche en sciences sociales, méthodes créatives et approches impliquées. Mon parcours professionnel a également été nourri d’une expérience professionnelle en tant que responsable des publics dans un musée d’art précolombien à Quito, en Équateur durant 3 ans. J’ai pu y développer avec les équipes du musée, des programmes d’éducation non formelle (Educalabado) en lien avec des associations, des musées et des universités locales et internationales.
Pour donner un exemple, dans une démarche conduite avec les habitant.e.s du quartier de Santa Clara, où se situe le musée, nous avons pris le temps de tisser des liens de confiance et de construire, au fil des rencontres, des espaces d’échange qui prenaient des formes diverses : repas partagés, récits de vie, ateliers de tissage ou de céramique, moments informels, ou encore visites co-médiées des expositions temporaires. Il s’agissait de reconnaître les savoirs, les expériences vécues et les ressentis des voisin·es. Cette dynamique a permis de reconfigurer la relation entre le musée et son environnement de proximité, en nourrissant une réflexion collective sur les rôles que l’institution pouvait jouer. Elle s’est révélée d’autant plus précieuse au moment de la crise sanitaire liée au Covid, dans un contexte, où le musée a tenté d’assumer une fonction de soutien et de contention sociale.
Quelles sont deux projets que vous présentez au salon Focus qui va débuter dans quelques jours à Marseille ? Quel est l’apport de la cartographie dans votre processus de travail ?
Je présenterai deux projets lors du salon Focus. Le premier, Ma Joliette, est une recherche participative amorcée en 2023 dans le quartier de la Joliette à Marseille, en collaboration avec ma collègue Maria Elena Buslacchi (MESOPOLHIS – UMR 7064). Ce projet s’inscrit dans le contexte des profondes mutations que connaît cette zone du littoral nord. Seront exposées plusieurs cartes issues d’ateliers de cartographie sensible, réalisés avec une diversité d’habitant·es et d’acteur·ices du quartier (professionnel·les, retraité·es, étudiant·es, artistes, militant·es). Conçues comme déclencheurs de récits, ces cartes participent d’une démarche que nous nommons carto-élicitation, à l’intersection de l’enquête urbaine, de la création artistique et de la participation citoyenne. Elles interrogent aussi les formes de présence dans l’espace public, et entrent en résonance avec d’autres démarches d’artistes, chercheur·es et acteur·ices de la société civile qui portent sur l’évolution du quartier, les usages partagés du territoire et les tensions inhérentes aux crises actuelles de l’« habiter ».
Le second projet sera présenté dans le cadre de la table ronde « Alternatives en péril », en lien avec Un autre monde, un journal de rue porté par des artistes et vendu par des personnes en grande précarité. Depuis trois ans, je soutiens ce projet en tant que bénévole et je l’accompagne en tant que chercheure, à travers une enquête sociologique collaborative au croisement entre pratiques artistiques et enjeux sociaux majeurs, – précarité, isolement, santé, vieillissement -, et aussi reconnaissance et confiance en soi. Cette démarche s’inscrit dans une logique de savoirs partagés : elle cherche à interroger les rôles assignés aux acteurs impliqués, en s’intéressant aux conditions d’une transformation du côté des sciences et de la société, de manière réciproque. La recherche articule différentes approches artistiques et culturelles (que ce soit par des ateliers son, l’écriture, et depuis peu, des ateliers de « socio-céramique ») rendues possibles par le projet, puisque les participants prennent une part active à la création de chaque numéro, à sa diffusion et à son développement. Et tout cela dans un contexte actuel de fortes coupes budgétaires aux mondes de la culture.
Dans les deux cas, la cartographie, et le « faire » tiennent une place centrale — comme outil de représentation, et comme forme d’écriture alternative, ouverte, polyphonique, et capable de faire émerger d’autres rapports à l’espace, au savoir, à la création.
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Propos recueillis par Lisa George (Centre Norbert Elias/CNRS).
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa George (28 mai 2025). Savoirs partagés, de la médiation à la participation. Trois questions à Elisa Ullauri Lloré. Centre Norbert Elias. Le blog des chercheur·es. Consulté le 17 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/140yz

