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Récits et fabrique des territoires portuaires. Trois questions à Maria Elena Buslacchi

Maria Elena Buslacchi a soutenu en 2016 une thèse en anthropologie sociale et historique sur les effets que les grands événements produisent sur les territoires, avec pour études de cas le label Capitale européenne de la culture à Gênes et à Marseille (Centre Norbert Elias/EHESS/Università degli studi di Genova, sous la dir. de Jean Boutier et de Marco Aime). Après plusieurs expériences internationales, Maria Elena est aujourd’hui post-doctorante à l’Observatoire des pratiques et des publics de la culture (MESOPOLHIS – UMR 7064). Elle partage ses activités entre la recherche et l’enseignement à Aix-Marseille Université, dans les départements d’Anthropologie et de Sociologie de la faculté ALLSH  et dans le département Villes et territoires durables de l’IUT. Elle a récemment participé à Focus, un salon annuel consacré aux écritures créatives de la recherche (5-8 juin 2025, Mucem, Marseille), avec la présentation cartographique d’une enquête participative, menée avec Elisa Ullauri Lloré dans le quartier de la Joliette à Marseille, et d’une carte sonore augmentée réalisée dans le cadre de son projet de recherche-création “Zones Portuaires Genova”.

Le spectacle "Orizzonti" : recherche-création dans le port de Gênes (2019) - Photo : Simone Lezzi

Le spectacle “Orizzonti” : recherche-création dans le port de Gênes (2019) – Photo : Simone Lezzi

Pouvez-vous vous présenter le sujet de votre thèse ?

Ma thèse portait sur le projet et le déploiement de la Capitale européenne de la culture à Marseille en 2013 et sur les effets durables que le même label avait eu à Gênes à dix ans de distance en 2004. Mes questionnements portaient sur plusieurs axes qui constituaient autant de chapitres : comment ces « grands événements » viennent reconfigurer les équilibres et les alliances entre les acteurs culturels, politiques, sociaux, en s’insérant dans des stratégies de plus longue durée, dans une approche d’anthropologie des institutions ; comment ils interviennent dans l’affirmation, encore à ses prémices à l’époque, d’une économie dite « créative », en enclenchant des dynamiques de professionnalisation mais aussi d’exclusion, ainsi qu’une offre renouvelée et des pratiques associées ; comment ils contribuent à fabriquer le territoire en organisant de nouveaux récits, souvent basés sur de formes de patrimonialisation, qui engendrent à leur tour la production de contre-récits et de formes d’appropriation plurielles ; comment ils modifient les usages de l’espace public, en lui attribuant de nouvelles fonctions ou en récupérant et réinventant des anciennes par des opérations autant matérielles que symboliques ; comment ils s’insèrent et contribuent à produire de nouvelles circulations de modèles à l’échelle transnationale. Ce travail a déterminé le socle de mes recherches suivantes, qui portent toujours sur les représentations du territoire, les pratiques qui en découlent et les politiques qui les orientent.

Quel a été votre parcours professionnel depuis la thèse ? Et comment votre recherche doctorale a pu irriguer la suite de vos travaux ?

En fin de thèse, entre le dépôt du manuscrit et ma soutenance, j’ai reçu la proposition de devenir Maire adjointe à la Culture, à la régénération urbaine, à l’économie créative et la participation dans un secteur central de Gênes. Il s’agissait en bonne partie des mots clés de ma thèse ! L’idée de passer de l’analyse aux préconisations, jusqu’à la véritable action publique représentait un défi pour moi. En même temps, cette position représentait un point de vue exceptionnel pour analyser la politique en train de se faire. J’ai accepté à la condition de pouvoir remettre en cause certaines attentes que l’on projetait facilement à l’époque sur ce modèle de « ville créative ». Entre 2015 et 2017, j’ai ainsi travaillé sur l’ouverture de ce qu’aujourd’hui en France on appellerait un « tiers-lieu », imaginé de formes de patrimonialisation avec les habitant·es, conduit des ateliers dans l’espace public pour se projeter dans l’avenir de la ville, essayé de renouer le lien avec le port et la mémoire industrielle. Pendant toute cette expérience, j’étais affiliée au Laboratoire interdisciplinaire d’études urbaines de l’université de Gênes, que j’avais co-fondé, ce qui me permettait d’aborder la recherche et l’action de manière « poreuse ».
Par la suite, j’ai continué à travailler sur la thématique des événements et des labels, en étudiant d’autres Capitales européennes de la culture notamment en Méditerranée (mon livre sur ce sujet est paru en 2020 chez L’Harmattan), mais aussi à d’autres échelles territoriales. Par exemple, en 2019, j’ai réalisé une étude pour le Ministère de la culture sur la première édition du festival Allez savoir, porté par l’EHESS et la Ville de Marseille. En 2021 j’ai travaillé pour l’Institut central pour le patrimoine immatériel et la Société italienne pour la muséographie et le patrimoine en Italie sur les fêtes de village, observées sous l’angle des reconstitutions historiques qui sauvegardent, et souvent réinventent, la mémoire locale. Aujourd’hui, je suis chargée de recherche à l’Observatoire des publics et pratiques de la culture. Naturellement, l’année dernière, j’ai travaillé sur les Jeux Olympiques, plus particulièrement sur l’Olympiade culturelle. L’horizon maintenant est à Bourges 2028, aux Capitales nationales de la culture et possiblement au-delà… Et je continue à travailler sur l’écosystème culturel marseillais, mais avec une acception de culture qui est très large et inclut, par exemple, la culture maritime et portuaire.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur la relation des villes portuaires à la mer, un sujet au coeur de la politique publique marseillaise actuelle ? Votre participation au salon Focus portait d’ailleurs sur cela.

En effet, la relation au littoral dans les contextes d’urbanisation intense est « l’autre » grand sujet qui me tient à cœur. Venant moi-même d’une ville portuaire comme Gênes et ayant choisi Marseille comme territoire d’adoption, elle se pose pour moi comme une question très intime et sensible. A Gênes, j’ai travaillé sur ce sujet avec Maria Pina Usai, architecte et docteure à l’Université de Cagliari, avec Zones Portuaires Genova, un projet de recherche/création (même si on ne l’appelait pas ainsi) issu de la rencontre avec le festival cinématographique Zones Portuaires à Marseille, qui depuis a donné lieu aussi à un événement homonyme à Saint-Nazaire. Pendant 7 ans, de 2015 à 2022, nous avons arpenté le port, en interviewant les lamaneur·es, les dockeur·euses, les remorqueur·es avec des étudiant·es, en essayant de convaincre les entreprises de nous ouvrir leurs archives et d’accueillir des artistes en résidence, en faisant des captations sonores pour raconter la vie sous-marine, ou encore en organisant des concerts dans des bassins de carénage et des sorties sur les bateaux pilotes. Pendant quelques jours par an, délicatement et sans interférer avec son fonctionnement, la ville franchissait ainsi les barrières du port. On a commencé par quelques timides visites et expositions publiques pour en finir en faisant jouer aux navires une composition pour sirènes de bateaux, conçue pour offrir un concert à la population confinée en 2020. De même, en 2018 nous avons présenté, sur la jetée, les portraits géants de 100 travailleur·ses dans le cadre du projet Inside/Out de JR. En 2019 nous avion arrêté le trafic du port de Gênes pour qu’un spectacle, Orizzonti, puisse s’y produire avec une grue flottante portant des acrobates et tous les services portuaires mis à contribution pour dire, par le geste à la fois technique et artistique, quelque chose d’eux-mêmes. Les données que nous avons collectées restent à exploiter : cela reste toujours un projet dans un coin de la tête. La carte Immerse présentée à Focus, conçue par Zones Portuaires avec le collectif Corpi idrici, en présente une toute petite partie.
À Marseille, j’ai repris ce travail pour l’instant par des techniques d’enquête plus traditionnelles, en investiguant pour l’Observatoire les représentations du littoral, ses usages et les dispositif de médiation à l’accès à la mer qui se sont démultipliés dans ces dernières années. Ma recherche s’inscrit aussi dans les réflexions collectives de l’action européenne COST PACT – Port City Territories in Action, du réseau Port-City Futures et dans l’action de l’AIVP – Association internationale des villes portuaires. Mais je n’exclus pas de revenir un jour à la recherche/création sur ce terrain.

Propos recueillis par Lisa George (Centre Norbert Elias/CNRS).


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa George (24 juillet 2025). Récits et fabrique des territoires portuaires. Trois questions à Maria Elena Buslacchi. Centre Norbert Elias. Le blog des chercheur·es. Consulté le 17 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14f9w


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