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Une approche par le genre du travail agricole en Andalousie. Trois questions à Lucille Florenza

Lucille Florenza a récemment soutenu sa thèse de doctorat en anthropologie dans laquelle elle propose une relecture de la filière oléicole en Andalousie à l’aune de la division sexuée du travail (EHESS, 2024). La culture de l’olive, emblématique de la Méditerranée, lui offre un cadre pour questionner plus largement les rapports sociaux de sexe à l’œuvre dans le fonctionnement de l’agriculture, au sein des familles et dans l’économie des espaces ruraux.
Depuis la fin de sa thèse, Lucille poursuit ses recherches en socio-anthropologie des mondes ruraux et des pratiques agricoles. Elle anime depuis 2023 un séminaire d’anthropologie du genre en Méditerranée pour SciencesPo sur le campus de Menton. Elle est aussi coordinatrice de l’antenne marseillaise de l’association EFiGiES (jeunes chercheur·es en Études Féministes, Genre et Sexualités).

La pause au moulin à huile d’Aoulouz, Souss Massa, Maroc — Lucille Florenza, 2019. <hal-05085588v1>

La pause au moulin à huile d’Aoulouz, Souss Massa, Maroc — Lucille Florenza, 2019.

Quel est le terrain d’enquête de votre recherche doctorale ? Et qu’est-ce qu’une approche par le genre ?

L’enquête de terrain principale a été réalisée pendant près d’un an en Andalousie entre 2021 et 2022, depuis le village de Úbeda dans la province de Jaén, connue pour être située au cœur de la « mer d’oliviers » andalouse. Dans cette vaste étendue plantée de plus de 70 millions d’arbres, les habitant·es de Jaén sont intimement liés à l’olivier et participent – directement ou indirectement – à la récolte, une activité désignée localement sous le terme « aller aux olives » (ir a la aceituna). J’y ai rencontré une grande diversité d’acteurs et d’actrices de la filière oléicole : des oléiculteurs et des oléicultrices, des ouvriers agricoles, des cueilleuses, des gérant-es d’entreprises de récolte et de coopératives, des entrepreneuses de moulins privés ou du tourisme oléicole, des chimistes et des syndicalistes. En plus des entretiens, ces personnes m’ont permis d’assister à des scènes de vie et de travail – parfois de manière participante – lors des récoltes d’olives, de formations, de dégustations d’huile, ainsi que lors de réunions municipales et de visites de coopératives. Mes matériaux incluent également un travail photographique argentique, le suivi d’une troupe de théâtre communautaire féminine, ainsi qu’une collecte de poèmes et de paroles de chants traditionnels de récolte, afin d’offrir une compréhension plus riche des mondes sociaux de l’oléiculture. Le manuscrit de ma thèse est aussi ponctué d’échos à un premier terrain d’enquête effectué au Maroc en 2019-2020 et écourté par la pandémie de COVID-19, offrant des éléments de comparaison pour mieux comprendre les rapports de genre à l’échelle de la Méditerranée.

Mon travail s’inscrit dans une approche théorique critique qui mobilise le genre comme un outil analytique pour questionner les hiérarchies et les inégalités dans les sociétés méditerranéennes rurales, grâce à la mobilisation croisée des concepts de travail, de filière et de plantation. Les matériaux ethnographiques récoltés m’ont permis d’appréhender les pratiques quotidiennes dans la culture de l’olivier et la fabrication de l’huile, et ainsi de mettre en lumière les mécanismes qui invisibilisent le travail des femmes ou qui limitent sa reconnaissance. Pour cela, j’utilise le concept de genre non seulement comme un outil théorique permettant de prendre du recul sur les situations observées, de les historiciser et de les analyser en termes de rapports de pouvoir, mais aussi comme une “zone” à observer. Car le genre, loin de se limiter à l’opposition entre masculin et féminin, est le principe même de division qui engendre les sexes. C’est précisément la matérialisation de cette division que j’ai cherché à comprendre en observant comment elle organise les vies quotidiennes des habitants de Jaén et façonne les rapports sociaux. Une des manières de s’en saisir réside dans l’analyse des manifestations concrètes de la division sexuée du travail (Danièle Kergoat). C’est donc en examinant cette division dans les métiers, les espaces, les activités, les outils et le patrimoine que l’on peut observer comment les hommes et les femmes investissent différemment ces sphères de la production et comment elles perçoivent ces divisions genrées.
Ma thèse mobilise également trois concepts majeurs : le travail, la filière et la plantation. Le travail a occupé une place centrale dans mon analyse à travers les travaux des féministes matérialistes, qui ont permis de déconstruire l’idée de complémentarité “naturelle” dans la division sexuée du travail. La notion de filière m’a permis de suivre la chaîne de vie de l’olive, de l’arbre jusqu’à la bouteille d’huile. À chaque étape, j’ai observé comment la valeur et les profits sont distribués, et comment la division sexuée du travail opère. Enfin, les travaux sur les plantations et les monocultures agricoles – comme la vigne ou la fraise – offrent des points de comparaison pertinents pour comprendre comment, derrière chaque produit agricole, des rapports de pouvoir permettent de rendre l’agriculture rentable en tirant profit de la vulnérabilité de certains groupes sociaux. Parmi ces groupes, j’ai rencontré de nombreuses femmes dont le rôle reste souvent négligé, qu’elles travaillent dans les champs, dans les foyers domestiques ou dans des bureaux.

Quels sont vos principaux résultats ?

Avec cette recherche, j’ai pu démontrer l’intérêt d’étudier une filière agricole et ses mondes sociaux avec les outils d’une anthropologie féministe et politique. Je peux partager ici quatre conclusions principales :

Le territoire andalou – historiquement marginalisé en Espagne et souvent perçu comme un « Sud » au sein de l’Europe – est le théâtre de dynamiques de genre qui reflètent sa position politique subalterne. Mes analyses montrent que les andalouses sont non seulement marginalisées économiquement mais aussi symboliquement, exclues de l’accès à la terre et objectifiées dans des imaginaires stéréotypés et dévalorisants. À travers le concept de corps-territoire, inspiré des théoriciennes latino-américaines, j’établis un lien entre l’exploitation économique de l’Andalousie et la dévalorisation des femmes, dont le travail est essentiel mais souvent gratuit ou sous-rémunéré, contribuant ainsi à la rentabilité du secteur oléicole.

Ce que ma thèse démontre, c’est que les logiques patriarcales familiales influencent la répartition des tâches et des responsabilités au sein de la filière oléicole dans son entier. En effet, l’organisation familiale privilégie souvent l’intérêt de l’exploitation au détriment des droits individuels des femmes (familialisme), et j’observe que cette logique est transposée en dehors du foyer où les femmes continuent d’être reléguées aux tâches les moins valorisées. Elles peuvent être contraintes de récolter gratuitement l’oliveraie d’un membre de la famille ou de renoncer à leurs droits de propriété effective, renforçant ainsi la hiérarchie de genre.

Pour comprendre comment perdure une division sexuée du travail inégalitaire dans les oliveraies malgré les transformations sociales, économiques et juridiques de la société, j’analyse pendant la saison de récolte des olives les arguments qui défendent et pérennisent un tel ordre du genre au travail. Mes analyses révèlent que, l’ordre du genre s’impose par la puissance et la reproduction des arguments biologisants présents aussi bien dans les exploitations que dans des documents culturels et scientifiques. Je montre ainsi que cinquante ans après les travaux de Colette Guillaumin, Paola Tabet ou Nicole Claude Mathieu, leurs analyses concernant la « naturalisation » des femmes (et des personnes racisées) demeurent pertinentes pour expliquer la pérennité et la force de la division du travail. J’ai pu en outre observer comment cette naturalisation de la division sexuée du travail est renforcée par des éléments culturels tels que les chants, les pratiques de drague ou les rituels sociaux, qui exercent un contrôle sur les corps féminins et reproduisent les hiérarchies de genre.
Cette naturalisation de la division assure ainsi une continuité dans l’occultation des compétences féminines et dans la dévaluation économique et morale des tâches qui leur sont assignées. Sous couverts d’arguments biologisants (qui s’appliquent aussi aux personnes racisées), ces hiérarchies sociales perdurent et servent les motivations économiques et politiques plus larges visant à la rentabilité du secteur agricole.

Bien que la thèse identifie des dynamiques de blocage qui limitent l’accès des femmes aux postes décisionnels dans les coopératives, elle révèle aussi des stratégies de contournement par lesquelles des femmes de Jaén issues de classes sociales défavorisées, parviennent à tirer profit de la filière grâce aux formations techniques publiques. D’autres, bénéficiant d’un accès à l’éducation supérieure ou de capitaux familiaux, investissent des postes émergents dans la chimie de l’huile, le marketing ou la dégustation, des secteurs non historiquement contrôlés par les hommes. Je montre néanmoins que cette féminisation de nouveaux postes s’accompagne de discours essentialisants, valorisant des compétences jugées «naturellement féminines ». Mais les femmes exploitent également ces discours pour redéfinir leur place dans la filière oléicole et contourner les limitations qui leur sont traditionnellement imposées dans l’héritage du foncier ou dans les coopératives.

Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Je suis actuellement en train de clore une enquête de recherche-création d’un an en tant qu’anthropologue indépendante pour le Parc naturel régional des Monts d’Ardèche sur les perceptions du changement climatique dans les mondes ruraux. Ce projet repose sur le binôme entre une anthropologue et une artiste, metteuse en scène de théâtre documentaire (Maïa Jarville, Cie La Ligne). La finalité est de créer une œuvre théâtrale (Il n’est pas trop tard puisqu’on est là) qui reflète au plus juste le vécu des habitants et habitantes des Monts d’Ardèche dans leur rapport à leur environnement dans un contexte de changement climatique.
Je suis aussi heureuse de sortir du travail solitaire qu’est la thèse en participant à des projets collectifs. Avec douze collègues, nous venons de publier un livret de prévention contre les violences sexuelles sur le terrain d’enquête à destination d’un large public, depuis l’étudiante de licence jusqu’au directeur de labo ou de département. Et en ce moment, je travaille avec mes collègues du Centre Norbert Elias sur une enquête collective que nous avons réalisée cet hiver autour du procès dit « des viols de Mazan ». Notre groupe de quatorze chercheur·es est en ce moment en plein travail d’écriture d’un livre qui retrace cette enquête et apporte un éclairage par les sciences sociales à ce procès et à son retentissement. L’ouvrage paraîtra dès 2025 aux éditions Le Bruit du Monde.

Propos recueillis par Lisa George (Centre Norbert Elias/CNRS)..


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa George (5 juin 2025). Une approche par le genre du travail agricole en Andalousie. Trois questions à Lucille Florenza. Centre Norbert Elias. Le blog des chercheur·es. Consulté le 16 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/142ue


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