Les herbiers et la naissance d’un regard moderne sur la nature. Trois questions à Louise Couëffé
Spécialiste de l’histoire du végétal, Louise Couëffé a soutenu sa thèse « Plantes, terrains et cultures botaniques : herboriser dans l’Ouest de la France au XIXe siècle » en 2023 à l’Université d’Angers. Ce travail a récemment reçu le Prix Dominique Kalifa1. Louise est membre du Centre Norbert Elias et enseigne l’histoire contemporaine à Avignon Université. Elle co-coordonne actuellement la préparation d’un colloque sur les cimetières et le végétal qui se tiendra les 11 et 12 septembre à Avignon.

“Gypsophile”. Une des planches d’un herbier de 242 plantes récoltées en Vendée par l’instituteur Jean-Louis Guittot (1863-1942) – Muséum d’histoire naturelle de Nantes.
Pouvez-vous présenter le sujet de votre thèse qui portait sur le rapport des individus au végétal au 19e siècle ? Sur quelles sources vous êtes vous appuyée ?
La thèse porte sur l’herborisation dans l’Ouest de la France au XIXe siècle, c’est-à-dire la pratique de collecte d’échantillons de plantes conservés dans les collections botaniques, telles que les herbiers. Un inventaire des herbiers conservés en Pays-de-la-Loire dans les musées, les bibliothèques ou chez des particuliers réalisé entre 2015 et 2017 par le programme Herb’enLoire2 avait en effet mis en évidence la diversité et le grand nombre de collections botaniques conservées pour cette période. Le corpus étudié se basait sur ce terrain, tout en questionnant la fluctuation des délimitations de l’Ouest – de la Bretagne à l’Aquitaine – au gré des inventaires floristiques ou du développement de la géographie botanique. À la croisée de l’histoire culturelle, de l’histoire environnementale et de l’histoire des sciences, cette recherche étudie cette activité par en bas, à partir des traces matérielles que sont les herbiers et des sources écrites qui les documentent, telles que les carnets d’herborisation, les notes et les cartes, ou bien la correspondance et les publications savantes (inventaires floristiques, monographies, comptes rendus d’excursion, etc.) ainsi que de vulgarisation.
Ma thèse avait pour objectif de comprendre les ressorts et les finalités de cette activité, qui poussaient des personnes de différents âges, genres et catégories sociales à se rendre en extérieur pour se pencher sur les plantes rencontrées au détour d’itinéraires quotidiens, parfois dans des jardins ou des environnements familiers, ou bien lors d’excursions dédiées. Elle analyse les modalités de circulation et d’appropriation de connaissances et de savoir-faire liés à la botanique (fabrication de l’herbier, maîtrise de nomenclatures savantes ou profanes, intérêt pour les sciences, etc.), enchâssées dans une multiplicité de rapports culturels au végétal, en lien avec le goût pour les jardins et l’essor de l’horticulture, l’hygiénisme, ou bien l’appréciation romantique d’une nature « sauvage ».
En s’intéressant à l’excursion et aux opérations d’observation ou de collecte d’échantillons sur le terrain, la thèse interroge le rapport des individus au végétal vivant et à leur environnement, qu’il soit familier ou lointain. Elle s’attache également au regard qu’ils portent sur les plantes et les milieux, dont les transformations dues aux activités agricoles, à l’urbanisation et à l’industrialisation s’accélèrent au XIXe siècle. Elle vise aussi à saisir la dimension matérielle et visuelle des savoirs naturalistes, les conditions de leur production (entre terrain, jardin et cabinet) et de leur validité, alors qu’ils portent sur des espaces et des milieux en constante évolution. Ces savoirs sont traversés par les débats autour de la notion d’espèce et de l’évolution, par les progrès de la géographie botanique, ou encore, l’émergence de l’écologie, appropriés à divers degrés par les acteurs. Il s’agit donc de comprendre quels sont les rapports à la nature qui sous-tendent cette activité liée aux pratiques et aux savoirs naturalistes, et dans quelle mesure celle-ci, par les formes d’attention particulières à l’environnement qu’elle permet, contribue à faire évoluer le rapport des individus et des sociétés à leur environnement.
Les sources écrites et les herbiers ont permis de répertorier un peu plus de 400 noms d’individus ayant pratiqué l’herborisation, sur lesquels les informations sont hétérogènes. Alors que le parcours de certains individus était bien documenté par les sources savantes, d’autres n’y apparaissaient pas, nécessitant de recourir à d’autres fonds d’archives (dossiers professionnels, etc.), voire n’étaient mentionnés qu’avec trop peu d’informations pour être clairement identifiables. Parmi les herbiers composés au XIXe siècle, 96 ont pu faire l’objet d’une étude plus approfondie, notamment sur leur dimension matérielle et sur le type d’espèces qu’ils contiennent, afin de saisir le rapport des individus à quelques espèces communes, rares et parfois réputées difficiles à collecter, nouvelles au XIXe siècle, ou bien faisant l’objet de controverses. Ces données ont étés croisées avec les sources écrites afin de saisir les modalités de circulation des savoirs et des spécimens.
Quelles sont vos principales conclusions ? En particulier, quelles pratiques émergentes de l’écologie avez-vous pu observer ?
Loin d’être marginale, la pratique de l’herborisation se répand au XIXe siècle, soutenue par l’introduction progressive des sciences dans l’enseignement secondaire puis primaire dans la deuxième moitié du XIXe siècle, par la curiosité pour les savoirs naturalistes et l’attrait pour la nature, autant que par la plasticité de l’herbier.
Questionner les statuts des amateurs de sciences par en bas, à partir des collections et des pratiques, contribue à mettre en lumière les pratiques de différents individus engagés dans une étude sérieuse de la botanique et participant à la production du savoir, notamment les femmes. Cela se traduit par leur participation aux sociétés savantes et aux publications (dont elles sont officiellement sont exclues), mais aussi par le regard porté sur le végétal et les pratiques qu’ils adoptent : certains replantent et observent longtemps la morphologie de certaines espèces dans leur jardin, notent leur réaction face à un changement de milieu, analysent les modifications du couvert végétal et se questionnent sur les vecteurs de circulation des espèces. Outre les connaissances taxonomiques et la capacité à identifier une espèce, les botanistes amateurs ou professionnels se distinguent par leurs compétences de terrain, leur aptitude à porter un regard informé sur la végétation et à discerner les objets d’étude litigieux, ainsi que par leur savoir-faire technique dans la fabrication de l’herbier, parfois déléguée à un tiers (opérations de dessiccation et description des échantillons par exemple). Les normes de constitution des collections évoluent sous l’influence de l’essor de la géographie botanique, des questionnements sur la notion d’espèce et la multiplication des flores et catalogues locaux. L’étude d’une espèce requiert la collecte et la comparaison de plusieurs échantillons provenant de la même localité et de différents lieux, ce qui conduit à la multiplication des collectes et à la production d’exsiccatas3. L’indication de la date, du lieu et parfois du milieu de collecte sur les étiquettes devient de plus en plus systématique, à mesure que l’échantillon n’est plus seulement le représentant d’une espèce présente en différents lieux, mais un support de réflexion sur l’amplitude des variations intraspécifiques ou sur l’influence du milieu sur la morphologie des plantes ; tandis que sa valeur de preuve dans la construction des inventaires floristiques, relative au lien entre la collection et le terrain, se trouve infléchie par les modifications des milieux.
Au-delà de ces enjeux, l’herbier reste une collection relativement accessible, dont les normes de constitution sont largement diffusées dans le cadre des cours de botanique, des ouvrages de vulgarisation et par le biais de la vente d’un matériel naturaliste de plus en plus standardisé. Elles sont appropriées par les auteurs et les autrices d’herbiers, tout en étant déclinées à différentes fins, qu’elles soient savantes, pédagogiques, ou destinées à constituer une collection en souvenir d’un voyage ou d’un événement. Qu’ils collectent des plantes spontanées, de jardin, s’attachent aux noms vernaculaires plutôt qu’aux noms savants, ces collections témoignent d’un temps d’attention au végétal dans des espaces familiers ou touristiques, ce que suggèrent des herbiers suivant les traces du Grand Tour, quelques collections de plantes des montagnes (parfois montées sous forme de livret accompagné de poèmes et conservées dans un petit coffret en bois) ou certaines collections d’algues, réalisées en bord de mer, la technique de fixation des échantillons étant quelquefois détournée pour décorer des cartes postales. Ces pratiques de collecte souvenir se retrouvent dans les interstices des collections savantes, bien qu’elles y soient masquées par la standardisation des pratiques de renseignement des échantillons.
La démarche d’inventaire fait évoluer le rapport à la flore. Bien qu’ils cherchent à distinguer les plantes dites « indigènes » des espèces exogènes, les premières ayant une valeur symbolique supérieure aux secondes, certains botanistes introduisent volontairement des espèces sur leur territoire, en espérant que leur naturalisation permette leur intégration aux inventaires, enrichisse et diversifie la flore locale. En parallèle, la multiplication des inventaires, des échanges et l’extension de la pratique de la botanique contribuent à l’augmentation de la pression de collecte sur certaines espèces, notamment des plantes rares, recherchées pour leur valeur symbolique par les amateurs de botanique (parfois pour le défi que représente leur collecte), ou les plantes de montagne. Ce contexte fragilise la validité des inventaires floristiques, conditionnée à la présence de la plante sur le terrain, et fait craindre aux botanistes un appauvrissement de la flore locale caractéristique de leur région. Cela favorise la construction d’un discours sur la nécessaire modération des collectes (notamment celles destinées aux exsiccatas), et la disqualification des collectes industrielles ou motivées par le tourisme. Ainsi, les botanistes adoptent différentes pratiques. Sans être moteurs dans l’élaboration d’une protection de la nature, portée par les acteurs du tourisme en faveur de la protection des paysages – mais qu’ils soutiennent – les naturalistes se préoccupent de ces questions et adoptent différentes pratiques : la plante n’est pas toujours collectée, les graines de plantes rares sont dispersées sur le terrain, ou bien l’espèce est artificiellement replantée, ce qui suscite des discussions au sein de la communauté botanique. La multiplication des inventaires, dans une période de transformation importante des milieux, favorise l’émergence de discours critiques sur les aménagements anthropiques des milieux et leurs conséquences sur la flore.
Quel a été votre parcours professionnel et scientifique depuis la soutenance ?
J’ai rejoint Avignon Université et le Centre Norbert Elias en septembre 2023 en tant qu’ATER en histoire contemporaine, en poursuivant mes recherches sur l’histoire du végétal et du vivant, des collections et de l’environnement. J’ai pour cela approfondi certains points de la thèse pour élargir et approfondir le spectre des collections et des organismes étudiés (notamment autour de la mycologie), en poursuivant les questionnements autour des savoirs et des rapports au vivant à la croisée de l’histoire culturelle, environnementale et des sciences. Les discussions avec les collègues ont permis d’ouvrir de nouveaux questionnements de recherche, comme pour le colloque sur les plantes de cimetières4 que nous organisons début septembre à Avignon avec Bruno Bertherat (Centre Norbert Elias/Avignon Univ.), Cristiana Oghina-Pavie de l’université d’Angers (TEMOS/Univ. d’Angers) et Margot Garcin (TELEMMe/Avignon Univ.). Il vise à interroger les dimensions culturelles, sociales, économiques et environnementales liées à la présence de plantes artificielles ou naturelles (fleurs coupées, etc.), spontanées ou cultivées dans les lieux funéraires en Europe occidentale à l’époque contemporaine.
Colloque “Les plantes, les morts et les vivants : cimetières et végétal en occident, 19e-21e siècles”, Avignon Université et visioconférence”, 11 et 12 septembre 2025.
Plus…
—
Propos recueillis par Lisa George (Centre Norbert Elias/CNRS).
- Prix décerné est par le Centre d’histoire du XIXe siècle et la Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle. Plus… [↩]
- HerbEnLoire est un projet porté par l’Université d’Angers qui vise à répertorier l’ensemble des collections d’herbiers dans la région. Plus… [↩]
- Herbiers produits en séries d’exemplaires identiques, considérés comme des références scientifiques [↩]
- “Les plantes, les morts et les vivants : cimetières et végétal en occident, 19e-21e siècles”, Avignon Université, 11 et 12 septembre 2025. Plus… [↩]
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Lisa George (2 septembre 2025). Les herbiers et la naissance d’un regard moderne sur la nature. Trois questions à Louise Couëffé. Centre Norbert Elias. Le blog des chercheur·es. Consulté le 16 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/14kfg


